Les Occidentaux et l’Afrique subsaharienne : ramasser la mise, et filer ailleurs

par Michel J. Cuny et Issa Diakaridia Koné

La réussite initiale du Projet de Promotion du Petit Crédit Rural mis en œuvre au Burkina Faso en 1988 à partir de la structuration tribale et dans une dynamique socialisante – rien que le temps d’appâter les femmes pauvres qui voulaient tenter de créer elles-mêmes leur micro-entreprise en y voyant une forme d’ « entraide » – aura très vite attiré les appétits de différents Systèmes financiers décentralisés (FSD – microfinance) qui se sont, dès lors, livrés à une concurrence sans merci entre eux et avec le PPPCR…

Cela aura débouché sur un anéantissement de la confiance qui avait fini par s’instaurer à l’intérieur du PPPCR, mais qui était déjà en passe d’être détruite par la volonté manifestée par les dirigeants occidentaux et plus particulièrement français (dont la Caisse Nationale de Crédit Agricole) de mettre désormais en avant les critères de rentabilité qui sont la marque principale de l’exploitation de l’être humain par l’être humain dans le cadre général du… capitalisme.

Reprenant l’histoire des débuts extrêmement prometteurs de cette démarche initiée un an à peine après l’assassinat de Thomas Sankara, Cerise – groupe d’analystes occidentaux spécialisés dans l’étude des réussites et des échecs de la microfinance – nous rappelle ceci :
« Dans la « vision développementaliste » qui a sous-tendu les deux premières étapes de développement du projet, la confiance était un des concepts clé qui fondaient la démarche : confiance du projet en ses « clientes pauvres », confiance des femmes en un projet durable, confiance entre les femmes d’un même groupe solidaire, et aussi, au sein du projet, confiance entre les membres d’une équipe soudée autour des mêmes objectifs et philosophie d’action. » (Idem, page 53)

Il faut en convenir : tout cela ressemblait beaucoup à ce socialisme que la microfinance – si elle veut continuer à bénéficier des (petits) capitaux occidentaux sans lesquels elle ne pourrait rien faire de significatif en Afrique subsaharienne – doit absolument chasser de la mémoire africaine…

Étant elle-même insérée dans l’impérialisme, elle ne peut qu’avoir une idée en tête : dès que cela paraît « marcher », dès que les femmes pauvres du Burkina Faso engagées dans le PPPCR en sont devenues de fidèles exécutantes, il faut transmettre le pouvoir de direction… au système de contrôle occidental… qui exige des résultats précis et chiffrés, et tout spécialement en ce qui concerne la masse totale des intérêts qui doivent rentrer dans les caisses du système bancaire rattaché aux différents emprunts réalisés à ce taux exorbitant de 26 % qui caractérise le… PPPCR.

Or, comme Cerise ne peut que le constater :
« Dans ce contexte initial, le contrôle ne faisait tout bonnement pas partie de la « culture du projet » et en évoquer la nécessité était perçu comme une remise en cause des valeurs humanistes et des personnes qui portaient le projet, et une « dérive grave vers les logiques bancaires », sujets de dérision à l’époque au sein du projet. » (Idem, page 53) 

Nous avons bien lu : à ses débuts, le projet était perçu comme se moquant complètement des « logiques bancaires »… Ce qui nous montre bien que les femmes pauvres du Burkina Faso avaient été trompées d’un bout à l’autre du processus de mise en marche de l’ensemble d’un Projet qu’elles semblent avoir compris comme une continuation de la politique socialiste de Thomas Sankara

Question qu’il nous faut poser maintenant : qu’aurait-il fallu faire pour permettre aux « logiques bancaires » de triompher à l’intérieur d’un tel projet qui était, en quelque sorte, un affaire de cœur, de courage, de solidarité dans un contexte où il s’agissait de remédier à une pauvreté induite par des événements climatiques catastrophiques survenus dans un des pays les plus pauvres du monde… ? La réponse est dans les 26% d’intérêts… Suffiraient-ils à couvrir les frais « bancaires »… Tout dépendait d’abord de la masse des prêts consentis… Elle devait atteindre des sommes finalement très importantes dans un contexte de misère… Il fallait obtenir l’engagement, dans l’aventure de la création d’une microentreprise, d’un nombre tout à fait considérable de personnes dont très vite il avait fallu exclure les hommes… puisque les femmes paraissaient se soumettre plus facilement et avec davantage de sens de leurs responsabilités à ce chiffre tout à fait extraordinaire de… 26%.

Mais quels frais fallait-il couvrir ? Évoquant le cas général, Cerise écrit :
« La difficulté d’atteindre l’équilibre financier pour ce type de projet est liée à :
– des charges élevées, difficiles à limiter (coûts de transaction, coût de la ressource, coût de l’information, coût de la formation) ;
– une productivité du travail dont la progression trouve ses limites dans la structure du projet ;
– l’option d’une structure centralisée . » (Idem, page 57) 

Tout ce qui est réuni dans cette énumération correspond aux frais de remplacement du socialisme (et de la part de militantisme, et donc de dévouement à une cause qui dépasse l’intérêt immédiat de chaque participante et de chaque participant) par les intérêts personnels des membres de chaque corps de métier qui est intéressé à tirer un revenu maximum de sa participation à l’exploitation de l’être humain par l’être humain…

Si les femmes pauvres du Burkina-Faso, qui se sont engagées dans la création d’une micro-entreprise placée sous le contrôle du système bancaire international, veulent que le fruit de leur travail et du travail des personnes qu’elles pourraient salarier dans les années suivantes continue à intéresser les Occidentaux, elles doivent respecter les critères de l’exploitation. Le premier est celui des 26%. Si, en y perdant leur santé, et celle de leurs proches qui mettraient la main à la tâche nécessaire qui est ici un exploit à peu près irréalisable sans que les travailleuses et les travailleurs ne finissent par en mourir d’une façon ou d’une autre, elles parviennent à prendre une place dans le système capitaliste mondial, cela se traduira par le fait qu’elles auraient réussi à atteindre ce chiffre de 26% et tous les chiffres qui viendront s’ajouter à celui-ci… sous le contrôle de la comptabilité bancaire qui aura bien soin d’aller faire fructifier l’essentiel du total des intérêts perçus là où ils seront le plus rentables… ce qui ne veut pas forcément dire dans le secteur informel du Burkina Faso

À sa façon, et sur ce dernier point, Cerise nous met aussitôt en garde :
« Les activités des femmes financées par le PPPCR étaient essentiellement développées sur les marchés locaux. Dans les zones sahéliennes, et plus encore dans la Tapoa, ces marchés sont étroits, distants les uns des autres et les activités des femmes y sont limitées en nombre et en volume. A mesure que l’offre de crédit s’accroît dans une zone donnée et permet l’augmentation en volume des activités existantes des femmes et l’entrée sur le marché de nouvelles productrices, la demande du marché se sature. » (Idem, page 58)

Et il faut aller ailleurs !…

Voilà ce que les Occidentaux ont derrière la tête quand ils viennent tout tranquillement dire aux travailleuses et aux travailleurs pauvres de l’Afrique subsaharienne qu’il faudrait surtout renoncer au socialisme, et tout particulièrement à garder, au plus profond de leur cœur et de leur intelligence, le souvenir de ces responsables politiques qui, comme Thomas Sankara, Modibo Keita, Patrice Lumumba, etc., ont pourtant montré, avec le plus grand des courages, la voie de l’avenir à une Afrique subsaharienne qui voudrait cesser de n’être qu’un jouet dans les mains d’un impérialisme qui, de toute façon, n’est plus que décadent.


2 réflexions sur “Les Occidentaux et l’Afrique subsaharienne : ramasser la mise, et filer ailleurs

  1. Il faut donner les dirigeants du Crédit Agricole aux crocodiles oi aux hyènes.Rassurez vous frères Africains ils sont aussi toxiques pour vous que pour nous si nous sommes un peu défaillant taux d’intérêts à plus de 20%!!!!

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